Paris, France, mai 2008

La colère et l’exaspération avaient alterné en Sara. Puis étaient venues l’angoisse et la peur. Si Louise avait fait une fugue, ainsi que l’avait suggéré la flic du commissariat, elle aurait au moins pu envoyer un message. Quant à Sara, elle avait tenté cent fois de joindre le portable de sa fille. Exigeant, puis suppliant qu’elle rappelle. Deux nuits et presque deux jours.

À la lecture du texto de sa fille, la rage l’avait jetée sur le téléphone. Louise n’avait pas le droit de découcher, elle le savait. Une nouvelle rébellion, et Sara en avait soupé. Elle avait laissé trois messages comminatoires, exigeant le retour de son aînée avant les fatidiques minuit. Aucune réponse. Sara avait fini par avaler un somnifère. Elle n’allait pas en plus donner à Louise la satisfaction de constater à quel point elle s’était fait du souci. Entre sommeil et semi-conscience, elle avait guetté l’ouverture de la porte palière.

Le petit déjeuner avait été tendu. Victor s’était enquis :

— Qu’est-ce qu’elle fout encore ? Elle a trouvé un nouveau truc pour nous pourrir la vie ?

— Écoute, elle passe par une phase difficile et…

— Une phase ? l’avait interrompu son fils. Ça fait bientôt trois ans qu’elle nous gonfle grave. Depuis qu’elle a rencontré Mister Nosferatu, j’ai nommé Faustus. J’suis même pas sûr qu’il sache qui était Faust. Sans ça, il aurait choisi Belzébuth ou un truc dans ce genre.

La remarque était parvenue à tirer un pauvre sourire à Sara. Sentant l’inquiétude de sa mère, il avait demandé en posant sa main sur la sienne :

— Qu’est-ce qu’on fait, maman ?

— J’attends huit heures et j’appelle les parents de Cyril. Elle est peut-être chez lui et alors là, je ne te dis pas le savon.

 

Mme Janet-Thévenin, pharmacienne de son état et propriétaire de quatre officines à Paris, l’avait reçue fraîchement. Elle avait tenu à préciser :

— Nous étions en train de petit-déjeuner, madame Heurtel.

— Je suis confuse de vous déranger, mais je me demandais si ma fille avait passé la nuit chez vous.

— Certainement pas, s’était offusquée l’autre.

— Pourriez-vous me passer Cyril, je vous prie ?

— Il est en train de réviser. (Le ton était devenu sec et péremptoire. Après un soupir agacé, elle avait lancé :) Cyril ? Tu sais où se trouve Louise ?

Sara avait entendu la réponse indifférente du jeune homme :

— Pas la moindre idée.

— Il l’ignore, avait traduit Mme Janet-Thévenin au profit de son interlocutrice. Écoutez, je…

Sara avait perçu son impatience. Gagnée par l’affolement, elle avait bafouillé :

— C’est que… j’espérais tant que… je ne sais plus trop quoi faire…

— La police me semble tout indiquée dans ce genre de circonstances, avait rétorqué l’autre, condescendante.

La jeune inspectrice, une Nadège Rollin, qui avait pris la déposition de Sara et les photos de Louise qu’elle avait apportées, lui avait posé cent questions. Oui, Louise était difficile. Oui, elle en voulait à la terre entière et notamment à sa mère. Non, elle n’avait que peu d’amis à part Cyril Janet. Non, elle ne pratiquait aucune activité de groupe. Non, à la connaissance de Sara, elle ne se droguait pas. Pas même un joint. Elle ne buvait pas non plus. Non, elle ne semblait ni harcelée, ni menacée au lycée. Sans doute se moquaient-ils de son look gothique. Toutefois, l’établissement était calme, dirigé par la main de fer dans un gant de velours de sa directrice. Oui, Louise passait le plus clair de son temps libre sur Internet. Sur des sites de ventes aux enchères.

 

 

Sara avait ensuite téléphoné au directeur de son département de recherches, inventant une bibliographie urgente à terminer. Elle travaillerait beaucoup plus vite et efficacement chez elle. Elle refusait d’évoquer l’absence de Louise devant des étrangers, comme si le simple fait de la mentionner entérinait sa disparition. Louise allait bientôt passer le pas de la porte. C’était certain. Plutôt que de s’excuser, elle se montrerait agressive et insolente, à son habitude. Sara protesterait pour la forme, tellement soulagée qu’elle aurait envie de serrer sa fille contre elle à l’étouffer. Elle s’en garderait bien. Louise ne supportait plus aucune marque de tendresse de sa mère. Ni de son frère, d’ailleurs.

 

L’attente avait commencé. Interminable. Blessante. Terrorisante. Sara guettait les moindres soubresauts de la cabine d’ascenseur, surveillait son téléphone comme si la sonnerie allait se déclencher par la simple force de sa volonté. D’épouvantables images tentaient de s’immiscer dans son esprit. Elle les chassait. Luttant pied à pied contre elles. Non. Il n’était rien arrivé à Louise. Elle avait à nouveau puni sa mère, comme avec ses mauvais résultats scolaires, ses dérèglements alimentaires, sa permanente acrimonie. Rien de plus.

Sara était parvenue à maintenir une façade à peu près normale pour rassurer Victor. L’angoisse montait également en lui, elle le sentait à sa faconde, à ce besoin de ne laisser aucun silence s’installer. Il parlait, racontait, inventait de menues anecdotes pour les distraire tous les deux de leur vide et de leur peur.

 

Vingt et une heures trente. Une voix hésitante et pourtant sèche. Sara reconnut aussitôt celle de l’inspectrice qui avait pris sa déposition.

— Madame Heurtel ?

— Oui, oui. Vous avez des nouvelles ?

Un silence, un soupir, puis :

— Euh… Oui. Elles… ne sont pas bonnes.

Une foule d’hypothèses traversa l’esprit de Sara, sauf une. Elle débita à toute vitesse :

— La drogue ? Elle a été violée, tabassée… Où est-elle ? Je dois y aller. Être près d’elle, l’aider…

— Elle est… morte, Sara. Assassinée. Il faut que…

— Quoi ? hurla la mère. Qu’est-ce que vous dites ? Mais… c’est n’importe quoi !

La voix défaite mais professionnelle reprit :

— Je viens vous chercher. Il faut que vous identifiiez le cad… le corps à l’institut médico-légal.

— Non, non, attendez… oui, venez, mais ce n’est pas Louise… Il s’agit d’une erreur…

Au moment même où Sara prononçait cette phrase, elle sut qu’elle rejoignait tous les parents dans le déni de la mort de l’enfant. Louise était morte. C’était si invraisemblable, si au-delà de l’imagination. Impossible. Trop monstrueux. « Assassinée », avait dit cette flic ? Qu’est-ce que ça voulait dire ? Bordel, comment une gamine de seize ans pouvait-elle être assassinée ? On assassine des malfrats, des parrains de la mafia, des hommes politiques qui gênent, des terroristes, plein de gens, mais pas une jeune fille de seize ans. Ça n’avait aucun sens.

 

Aucun sens dans le masque figé et cireux de cette adolescente que l’on tirait d’un caisson réfrigéré.

— Euh… elle a l’air paisible, nota l’inspectrice qui se tenait un peu en retrait.

Sara lâcha d’une voix atone :

— Les morts n’ont aucune expression. L’influx nerveux s’éteint dans la mort. Les muscles se relâchent. Tous les morts ont l’air en paix, même ceux qui ont souffert au-delà de l’imaginable. Gardez les bobards consolateurs pour les autres. Je vous rappelle que je suis une scientifique.

— Je voulais juste…

— Je sais. Merci… C’est inutile.

Aucun sens dans cette plaie béante au cou, juste au niveau de la carotide, nettoyée du sang qui avait dû couler à profusion.

— Elle… est morte par exsanguination, n’est-ce pas ? demanda Sara d’un même ton plat.

— Oui. On l’a retrouvée dans un hôtel particulier de Neuilly, après l’appel des locataires qui rentraient d’un voyage professionnel. Aucune empreinte, aucune trace, hormis les siennes… je veux dire celles de votre fille, et puis celles des locataires en question, et de leur femme de ménage.

— Et eux ? Les locataires ?

— Des diplomates. Hors de cause. Louise est morte au moins six heures avant leur retour en France. C’est vérifié.

— Un… détraqué sexuel…

— Possible, mais elle n’a pas été violée. En fait, elle n’avait pas eu de rapport sexuel depuis au moins six jours. Ou alors protégés. Et sans violence.

Une sonnerie guillerette, incongrue dans cette morgue glaciale, carrelée de blanc du sol au plafond, envahie par l’odeur piquante de formaldéhyde qui irritait le palais et les yeux. L’inspectrice, dont Sara ne parvenait toujours pas à se souvenir du nom et encore moins du prénom, repêcha son portable dans la poche de son pantalon avec un petit geste d’excuse.

— Oui… merde… Je vois… Euh… je suis avec elle… non… à l’institut… Euh… oui…

Nadège Rollin éteignit son portable, le détaillant comme si elle le découvrait. Elle l’essuya avec soin du plat de la main. Les yeux rivés sur le clavier, elle demanda :

— Cyril Janet… C’était le meilleur ami de votre fille, non ?

— Euh… oui, hésita Sara.

— Sa mère l’a retrouvé dans sa chambre… Mort. Dépecé, a priori ante mortem, jusqu’à confirmation par le légiste. La peau du visage et des cuisses… arrachée… pendante… (Sara lut la panique dans les jolis yeux noisette.) Bordel… Qu’est-ce que c’est que ce truc ? Enfin, je veux dire… on n’a jamais ça… Des gens qui se tirent dessus ou qui se poignardent dans un moment de rage… et qui restent comme des cons ensuite… classique… mais ça… La Crim prend la relève… je ne peux pas vous dire à quel point ça… enfin, ça me soulage… Je veux dire… ils sont meilleurs pour ce genre de…

— Je suis bien contente pour vous, siffla Sara, mauvaise, se cramponnant pour ne pas gifler la flic. Inspectrice… ma fille est morte… assassinée… !

Elle vit les larmes monter dans les grands yeux noisette.

— Je… Je suis désolée… Je ne suis pas formée pour ça… Le gamin… Cyril, était bâillonné par du gros Scotch… pour l’empêcher de hurler… (Sèche pour ne pas craquer tout à fait, elle s’enquit :) C’est bien elle ? Votre fille, Louise ?

— C’est elle.

— D’accord. Je vous raccompagne.

 

Lorsque Nadège Rollin déposa Sara dix minutes plus tard en bas de son immeuble, elle n’espérait qu’une chose, que celle-ci la ferme, qu’elle ne dise rien. Raté.

— Vous êtes devenue flic pourquoi ? Une maîtrise en quelque chose, pas de boulot ?

— C’est un peu ça, avoua à contrecœur l’inspectrice. Ce n’est pas une honte.

Glaciale, Sara admit :

— Non. Vous avez passé le concours, vous l’avez eu. Vous auriez aussi bien pu intégrer la poste ou les impôts. Vous auriez dû. Vous n’avez rien d’un flic. Bonsoir.

La portière claqua. Nadège regarda s’éloigner la femme qui se tenait droite tel un rempart. Elle retourna une grande gifle à son volant. Elle s’était conduite comme une nulle.

Nadège redémarra. Elle allait rentrer chez elle, prendre une longue douche très chaude, faire des mamours à son vieux chat Mousse, regarder une connerie divertissante en DVD avec un plateau télé bourré de sucres rapides et de cholestérol, sans oublier un bon verre de pinard. La vraie vie. Pour le reste, elle aviserait demain.

 

Dans la tête,le venin
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